Ollivier Pourriol ou le foot en restant philosophe - sur FranceInfo
En ce moment
Pourquoi le mauvais geste en football marque-t-il autant les esprits ?
D'abord, il y a la nature du geste. Inouï comme le coup de tête de Zidane en finale de la Coupe du monde 2006. Un geste paradoxal, presque contradictoire: à la fois la violence et le contrôle, l'insensé et le calculé, la passion et le sang-froid du buteur professionnel. Une perte de contrôle ultra-contrôlée, un coup sournois, que Materazzi ne peut voir venir, mais dans le respect du visage, comme si on pouvait à la fois mettre un coup de boule et obéir à un impératif moral. C'est le caractère apparemment inexplicable de ce geste qui en fait un événement supérieur en intensité et en complexité à la question banale de la victoire ou de la défaite. Le mauvais geste du grand champion brille comme un diamant noir, ou une énigme à déchiffrer. C'est à la fois un geste hors du sport, et un geste d'athlète, qui au moment où il échoue sur le plan sportif, réussit sur un plan supérieur. C'est une affirmation de liberté quasi-divine, qui s'affranchit des règles pour briller d'un éclat extraordinaire.
Tout le monde a son mot à dire, même ceux qui n'y connaissent rien ...
Avant la télé, c'était simple. On voyait l'action d'où on était placé, et pendant le temps qu'elle durait. La main de Thierry Henry, il y a vingt ans, seuls l'auraient vue lui-même et le gardien. Et peut-être quelques regards experts bien placés dans les tribunes. Son corps et son mouvement masquaient sa main. Personne ou presque n'a rien vu, le jour même, dans le stade. A la télé, au contraire, tout le monde l'a vue. Sur petit écran, la faute est visible de tous, elle devient un objet commun, un « lieu commun » au sens où il est fréquentable par tous. Chacun peut dire ce qu’il en pense. On dit souvent que le football est l’opium du peuple, mais c’est un peuple mondial, le foot crée un lien apparemment a-politique et vide de sens, mais un lien pourtant, et à une échelle jamais vue. Faire un geste, bon ou mauvais, devant le monde entier ne saurait être anodin.
En quoi le fait que la faute soit visible de tous change la nature du débat ?
«Qui serait encore honnête si l'invisibilité lui était garantie ? » Platon pose la seule question valable en morale à travers le mythe de l'anneau de Gygès, cet anneau qui rend invisible celui qui le porte. La télé, c'est le « presque anneau de Gygès »: invisibilité dans le stade, visibilité hors du stade. La question morale se pose donc étrangement. Elle n'est plus : « Qui serait honnête si personne ne le voyait ? » mais « Qui aurait le courage d'être malhonnête sachant que tout le monde le voit sauf l'arbitre ? »
Bien sûr, sur le papier, comme on dit, l'arbitre est supposé incarner l'égalité devant la règle, garantie par son impartiale vigilance. Mais sur le terrain, cette promesse de justice ne peut être tenue car l'arbitre ne voit pas tout. Le terrain, en l’absence d’arbitrage vidéo, est cet espace paradoxal où il y aurait des radars partout, que seul le flic n’aurait pas le droit de consulter. Un espace de visibilité intégrale, sauf pour l’oeil de la justice, où l’on est libre, avec un peu d’habileté, de commettre des fautes sans être pris. Si la règle est une marque de civilisation, le mensonge reste une marque de liberté. Les fautes impunies, bien sûr, ont toujours existé, mais comme elles sont visibles aujourd'hui par des millions de téléspectateurs, elles prennent un relief énorme. Pour parler comme Michel Foucault, le football paraît d’abord relever du panoptique, censé garantir, par une visibilité totale, une surveillance fine et une punition systématique. Mais, à y regarder de plus près, c’est un panoptique déconnecté de toute garantie de justice, puisque ceux qui voient tout ne peuvent pas punir. Comme si le football servait à offrir le spectacle de la faute, plutôt que sa punition. Peut-être est ce le vrai but de ce sport: nous montrer de belles fautes.
Moralement, un mauvais geste au football peut-il être beau ?
Spinoza affirme que donner un coup, en soi, n'est ni bien ni mal, et manifeste d’abord une puissance du corps. Au fond, la question morale, quand il s’agit de football, est à la fois centrale et absurde. Centrale parce que la clôture du terrain et la visibilité commune paraissent garantir la justice. Absurde parce que, comme dans tout jeu, sans erreurs et sans fautes, il n'y aurait que des matchs nuls, il n’y aurait plus de football. Le football est un sport de contact, un sport de vice, comme dit Platini, ce n’est pas du tennis. La question de la violence sur le terrain fait partie du jeu. Dans les vestiaires en 1998, l'entraîneur de l'équipe de France, Aimé Jacquet, explique qu'il faudra protéger Zidane, car les adversaires, comme on dit, vont le chercher. Lui ne devra pas répliquer, car il est trop visible. C’est aux autres de punir discrètement les agressions sur leur star. On ne peut donc pas purifier le football de l'ensemble de ces gestes, sinon, ce ne serait plus du football. Certes, Camus dit : « vraiment, le peu de morale que je sais, je l'ai appris sur les scènes de théâtre et dans les stades de football, qui resteront mes vraies universités. » On tire souvent de cette citation l’idée d’une exemplarité éthique, mais Camus met sur le même plan le football et le théâtre. Le contenu de cette morale, ou plutôt de ce « peu de morale » - indice qu’il ne peut y en avoir beaucoup -, reste à préciser.
L'acte délictueux ferait-il intrinsèquement partie du football ?
Si tout devient contrôlable, il n'y a plus de jeu possible. Platini, président de l'UEFA, est contre l'arbitrage par vidéo. Je pense qu’il essaie, sans le dire, de préserver le côté indéfendable du football. L’humain, c’est le vice. Pas au sens où il y aurait une obligation d’être vicieux pour gagner, mais au sens où il faut en tenir compte, savoir prévoir le vice de l’autre, pouvoir y répondre, etc. C’est du vice, mais pas au sens pervers, plutôt au sens ludique : mettre un effet dans le ballon quand on tire un coup franc, si on écoute le sens des mots, c’est justement ne pas donner un coup très franc. Il s’agit bien de tromper le gardien. Dans cette optique, le mauvais geste, parce qu’il échappe à l’athlète, est ce moment de vérité qu'il ne faut pas juger, mais chercher à comprendre dans sa singularité.
Si ce n'est pas de la morale, de quoi relèvent alors ces comportements qui font tant parler ?
De la liberté absolue, pure et scandaleuse. Zidane a 34 ans quand il donne son coup de tête. Il sort de l'exemplarité d'une carrière, il entre dans une dimension héroïque, mais à l’antique. Un peu à la Spartacus. Ou plutôt comme Achille, dans l’Iliade, qui à lui seul peut faire gagner son armée, mais qui décide de se retirer et de bouder sous sa tente. Dans un jeu devenu lisse, commercial, télévisé, c'est le privilège du grand joueur de pouvoir commettre sa faute, sa faute à lui. Le mauvais geste c'est celui auquel personne ne pouvait s'attendre, souvent pas même celui qui l'a commis. Un geste fou, qui pourrait condamner le footballeur à l'infamie, mais qui marque, si ce n'est le sommet de sa carrière, celui de sa gloire. Comme un chef d'oeuvre à l'envers. Liberté totale, liberté divine. Ce geste ouvre un abîme, crée une sidération, invente un espace de liberté par son opacité même. Zidane n'a pas raté son rendez-vous avec la grandeur. Il a raté la grandeur que tout le monde ambitionnait pour lui mais a réussi son échec d'une manière si éclatante qu'il l'a renversé en succès. « Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts», dit La Rochefoucauld. C'est pour cela, au fond, que Zidane ne s'excuse pas. Comme Cantona qui en 1995, frappe un supporter qui l'insulte. Ils n'expliquent pas vraiment les raisons de leur geste. Aux journalistes, ce dernier donnera pour toute explication : « Quand les mouettes suivent le chalutier, c'est qu'elles espèrent qu'on jettera des sardines à la mer. » Loin du commentaire sportif sans intérêt, l'absence d'explications ouvre une perspective infinie d'interprétations.
En revanche, le double contrôle de la main de Thierry Henry passe nettement moins bien. Pourquoi ?
C’est une question complexe. La plus délicate du livre. La main de Thierry Henry est honteuse. Il n'assume pas, il est gêné, du coup tout le monde lui tombe dessus. Alors que Maradona, inventeur de la main de Dieu, assume crânement et avec humour, ce qu’on reproche à Henry, c’est paradoxalement de ne pas être suffisamment corrompu. Son côté bon élève lui nuit. Ce qui nous intéresse, ce n'est pas le geste lui-même, c’est la manière, le style. Le mauvais geste de Zidane est parfait dans son genre. D’ailleurs, il l’assume. On reproche à Zidane ses cartons rouges. Mais s'il n'avait pas cette énergie en lui, parfois violente, il n'aurait jamais excellé. Si Cantona avait appris à maîtriser ses humeurs, s'il n'avait pas accepté aussi sa violence, il n'aurait pas été aussi spontané et créatif. Cantona ou Zidane, c’est McEnroe, pas Borg. Leur violence, leur force éruptive n’est pas simplement le revers de leur génie, c’en est la source.
Pourquoi terminer votre livre avec Platini et la tragédie du Heysel, 39 morts dans les tribunes, 600 blessés?
Platini est le héros de mon enfance, le joueur absolu. Il n'a pas besoin de vendre de la publicité ou de militer à l'extérieur pour exister. C’est lui, le jeu. C'est le seul, dans le livre, à ne pas avoir accompli de mauvais geste au sens sportif. Il n'a jamais pris de carton rouge, il sait le vice, mais pratique le fair-play. Mais au Heysel en 1985, quand il court les bras levés, fou de joie, après son penalty victorieux, personne ne peut oublier les morts dans la tribune. On lui a reproché sa joie ce jour-là. Comment a-t-il pu oublier tous ces morts ? Il faudrait demander à un psychiatre, répond Platini. Il suffit de relire Pascal à propos du divertissement : jouer, par définition, c’est oublier. On ne peut échapper à notre condition, mais on peut faire comme si c’était possible. On joue toujours sur fond de mort. Pour moi, Platini au Heysel, c'est l'affirmation la plus pure du jeu face à la mort. Cette révélation est métaphysique. Ce jour-là, confiera Platini à Marguerite Duras, dans un entretien paru dans Libération en décembre 1987, ce jour-là je suis devenu un homme. Le même jour, la plus grande joie et la plus grande honte. Devenir un homme, c'est ça : ne plus avoir que des sentiments mêlés. « Il n'y a aucune vérité, prévient Michel Platini. C'est pour ça que tout le monde aime le football. » Ce que j’ai cherché dans ce livre, ce n’est donc pas une vérité générale du football, mais les vérités singulières de six gestes, de six mauvais gestes de grands joueurs, d’habitude spécialistes du beau geste.
(Entretien avec Cécile Daumas pour NEXT Libération)
Eloge du mauvais geste
Contact: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.



