
Michel Platini n’a jamais été aussi beau : il court, heureux comme un gamin, il court comme un dératé et lance un poing rageur vers le ciel en poussant un cri vainqueur, par deux fois, au pied des tribunes italiennes. Il vient de marquer le but le plus important de sa carrière. Sur penalty. Pour la Juventus de Turin. Michel Platini court, heureux comme un gamin. Pour la dernière fois de sa vie, comme il le confiera à Marguerite Duras quelques mois plus tard: " Ce jour-là, je suis devenu un homme !"
Quelques instants avant le match, il est donc encore un enfant, sur le point de disputer la plus prestigieuse, la plus convoitée des coupes d’Europe : celle des clubs champions. La seule qui manque au palmarès de la Juventus de Turin. Le FC Liverpool, lui, l’a déjà remportée trois fois, dont l’année précédente. Contre un autre club italien, l’AS Roma. Le match a donc des allures de revanche. Il aurait dû commencer à 20h. Il est 21h45. Les équipes sortent enfin des vestiaires. Toujours 0 à 0. Mais déjà trente-neuf morts.
Tout serait parti d’une attaque de hooligans anglais ayant provoqué une bousculade dans la tribune Z, essentiellement remplie de supporters italiens. Mouvement de foule. Cris. Coups. S’enfuir, se réfugier en bas, sur la pelouse. Mais les portes restent fermées. La confusion est totale. Les images hallucinantes. Les gens meurent, écrasés les uns contre les autres, les uns sous les autres, contre les grilles, les murets, les gradins. Pris au piège, étouffés, piétinés. Filmés. Quatre cents millions de téléspectateurs. Trente-neuf morts. Six cents blessés.
La violence sur le terrain, du pain et des jeux, on a connu ça. Rome, c’est de l’histoire ancienne mais c’est aussi la nôtre. Mais des morts dans les tribunes, ce n’est plus du jeu. Du jamais vu. Platini pense d’abord s’en sortir ainsi : « C’est comme au cirque, lorsqu’il y a un accident, le spectacle doit continuer. C’est la vie, et elle n’est pas belle . » Mais au cirque, le spectacle ne continue que lorsque la tragédie frappe les comédiens, les clowns, les acrobates, ceux qui font le spectacle, pas ceux qui viennent y assister. Quand le chapiteau s’écroule sur le public, il n’y a plus de cirque possible. Il faudrait en discuter avec de vrais clowns, mais la vie a bon dos. Ce n’est tout de même pas parce que la vie n’est pas belle que Platini a autant de plaisir à jouer, même dans ces circonstances.
Ecoutons la vérité, qui sort de la bouche des enfants, de l’enfant qu’était donc encore Platini le soir de cette finale :
- Je vais vous dire une chose terrible : à Bruxelles, je n’ai jamais pensé aux morts.
- Parce que vous ne saviez pas ?
- Si, je le savais.
- Mais alors ?
- Il faudrait donner la parole à un psychiatre .
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